"Nous essayons de comprendre la rébellion populaire brésilienne"

07.08.2014

Le Petit Journal
Da Redação

Villes Rebelles a été publié en France en mai dernier aux éditions du Sextant. C’est à l'origine un ouvrage collectif paru au Brésil (Cidades Rebeldes, éditions Boitempo) un mois après l'éclosion des mouvements de juin 2013 à travers le pays. Les différents protagonistes ont voulu analyser "comment la rue affronte le nouvel ordre capitaliste mondial". Lepetitjournal.com a interrogé l’un des auteurs de ce best-seller, le sociologue brésilien João Alexandre Peschanski.


Quelles sont ces "villes rebelles" dont parle l'ouvrage ?
Villes rebelles est une réponse théorique, sophistiquée, mais aussi rapide et ambitieuse à ce projet de comprendre un mouvement qui n'est pas encore fini, appelé aussi le "Printemps des peuples" au Brésil. Mais, si les manifestations qui y sont étudiées sont “brésiliennes”, elles sont aussi globales, dans la mesure où plusieurs chapitres essayent de trouver les liens entre ce qui s'est passé à São Paulo, Rio de Janeiro etc. et les mouvements politiques aux Etats-Unis, comme l'"Occupy Wall Street", et dans les pays du Printemps arabe. Il y a des points communs entre ces différents phénomènes actuels, comme l'aspect urbain – qui met en question la façon dont les villes se développent – et leur relation avec les inégalités économiques et politiques, mais il y a aussi d'importantes différences. Le Brésil n'a pas été aussi ébranlé par la crise économique globale que les Etats-Unis, n'a pas le même type de déficit démocratique que la Libye ou l'Egypte. Néanmoins, la rébellion populaire y éclot et c'est donc ce que nous essayons de comprendre dans cet ouvrage collectif.


Qui sont les différents intervenants brésiliens ?
Le livre compte aves 17 auteurs, dans la plupart sont des professeurs universitaires brésiliens. Il y a des professeurs d'urbanisme (Raquel Rolnik, Ermínia Maricato, Carlos Vainer), des sociologues et politologues (Mauro Luis Iasi, Silvia Viana, Felipe Brito, Pedro Rocha de Oliveira, Ruy Braga, Venício Lima, Leonardo Sakamoto et moi-même) ainsi qu’un historien (Lincoln Secco) et un juriste (Jorge Luiz Souto Maior). Trois auteurs d'autres pays y ont participé : le géographe britannique David Harvey, l'urbaniste américain Mike Davis et le philosophe slovène Slavoj Zizek. L'ouvrage compte aussi un article-document écrit par un groupe collectif du Mouvement Passe Livre, qui a été à l'origine du soulèvement au Brésil.

Quel est l’objet de votre contribution ?
J'y ai écrit un chapitre analysant un aspect singulier du mouvement au Brésil. Même s’il a été initié lors d'une augmentation nationale du tarif des transports en commun, c'est surtout un mouvement positif, qui propose l'implantation du ticket libre, c'est-à-dire le transport public gratuit universel. Je discute dans mon article du raisonnement économique des sociétés où le transport en commun est subventionné et je montre que du point de vue de l'économie conventionnelle, en tenant compte des impacts négatifs du choix du transport privé (qui est la norme au Brésil) et des impacts positifs d'une ville où il y a un réseau de transport public fonctionnel, ce second modèle est plus rationnel. Une récente étude d'une université brésilienne montre qu'une ville comme São Paulo gaspille des milliards de dollars en embouteillages et problèmes de santé liés au style de transport que la ville adopte, et mon argument démontre donc que si ce modèle individualiste persiste, ce n'est pas pour des raisons techniques, mais surtout politiques, car l'économie est du côté des manifestants qui défendent donc un type spécial d'utopie, mais une utopie que l'on pourrait rendre réelle.


Un an après, quel bilan tirer de ces fameuses "journées de juin" ?
Elles ont secoué le système politique brésilien et sont devenues un thème inévitable des prochaines élections dans quelques mois. Il y avait jusque-là une tendance à penser la politique comme de la simple gestion du bien public, sans effectivement démocratiser les options, les stratégies, les buts de la vie en société. Ce que les villes rebelles ont réclamé, c'est plus de démocratie, plus de capacité d'intervenir dans les décisions qui les concernent, et cette voix ne pourra pas être laissée de côté, du moins dans les prochaines années.


La renaissance du mouvement pendant la Coupe du monde n'a pas vraiment eu lieu, comment l'expliquez-vous ?
Les manifestations qui ont eu lieu pendant la Coupe du monde ne sont pas du même genre. A commencer par leur principal slogan, “Il n'y aura pas de Coupe du monde”, qui passe une idée négative, de contrariété, tandis que l'utopie réelle de 2013 était fondamentalement positive. Elle menait vers une réflexion sur le type de société dans laquelle on vit et y permettait l'horizon d'une alternative. En plus, l'Etat a réprimé avec beaucoup plus de violence tout acte de protestation, passant le message que la Coupe du monde, mise en avant comme priorité politique, ne serait pas le contexte d'émeutes. Lors du Mondial, plusieurs villes ont été gardées sous régime d'exception, ce qui évidemment a bloqué un grand nombre de manifestations.


Quel avenir pour ces mouvements sociaux ?
C'est toujours difficile de juger les conséquences de mouvements sociaux et le Brésil n'est pas une exception. Il y a certainement eu une transformation culturelle dans la manière de manifester. Le Brésil reste un pays où les grèves et les manifestations sont souvent mal vues par la population. C’est un désordre que l'on doit réprimer et  les “journées de juin” ont justement eu un rôle pédagogique afin de légitimer encore plus le rôle de la rue dans les démocraties. La mobilisation pour les transports en commun est devenu une question primordiale du débat politique, menant les candidats à prendre des positions assez radicales sur ce thème, et les réseaux de manifestants, si l'on s’en tient à leur activité sur Internet, restent assez solides.